Certificat Covid: les dérives d’une fausse bonne idée

Le monde est désormais divisé en deux camps: les détenteurs du certificat Covid et les autres. Ces derniers, qui n’ont pas accès au fameux sésame pour toutes sortes de raisons, se voient désormais interdire des requêtes aussi élémentaires que de visiter des proches dans certains hôpitaux romands. Mais cette solution est-elle pérenne et surtout justifiée? Tentative de réponse d'Amèle Debey, journaliste et fondatrice de L'Impertinent média..

Depuis la vidéo chargée en émotions qu’elle a postée sur internet et qui a déclenché une vague de soutiens ainsi qu’un article dans la presse valaisanne, Maïté a pris du recul. Mais la colère et surtout l’incompréhension demeurent. Cette maman, qui a dû faire hospitaliser sa fille récemment, n’a pas compris la décision de l’hôpital de Sion d’imposer un certificat Covid aux visiteurs dès lundi dernier. Alors que les patients en ambulatoire, qui représentent les mêmes risques de contamination pour l’hôpital, en sont dispensés.

«Pourquoi ce certificat si le masque fonctionne?» s’interroge Maïté. © DR

Maïté a été infirmière pendant 10 ans. Elle connaît donc bien le système de soins et s’est toujours montrée respectueuse des règles sanitaires au sein du milieu hospitalier, selon ses dires. Y compris depuis le début de la pandémie. Car ses enfants rencontrent des problèmes de santé depuis janvier 2020, avec des allers-retours fréquents dans les hôpitaux. Elle a donc eu l’occasion de se muer en observatrice aguerrie des différentes stratégies hospitalières et son constat est sans appel: «Avant, les mesures étaient souvent assez contraignantes, mais elles avaient quand même une certaine cohérence. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Nous sommes même dans un non-sens.»

Les incohérences que Maïté souligne vont des poubelles ouvertes pour les masques usagés, au flux ininterrompu d’entrants et sortants de l’hôpital de Sion, avec ou sans certificat. En passant par le fait que, puisque les visiteurs ne peuvent plus monter, ce sont les patients qui sortent.

© A.D

«On m’a fait passer pour une je m’en foutiste de la situation sanitaire, alors que je cherche juste à comprendre, lâche la jeune femme. Avec ce pass, on est plus permissif qu’avant. Pourquoi ne pas revenir à des mesures plus équitables et raisonnées?» D’autant qu’il est difficile de trouver un rendez-vous rapidement pour se faire tester lorsque l’on souhaite rendre visite à un proche. Maïté en a fait l’expérience avec la structure de tests antigéniques installée sur le parking de l’hôpital. «Pour un parent dont l’enfant est hospitalisé, c’est très violent de ne pas savoir si on va pouvoir le voir», témoigne-t-elle.

Contacté, le porte-parole des Hôpitaux du Valais explique qu’il s’agit de recommandations cantonales que l’hôpital a jugé adaptées. Il ajoute que demander le même certificat aux patients en ambulatoires aurait été «plus compliqué, moins facile à mettre en place et moins bien accepté. Nous avons pour mission de prendre en charge tous les malades et blessés sans distinction de pathologie, de statut vaccinal, de croyance ou de culture, ajoute Joakim Fraiss. Il ne nous est ainsi pas possible d’exiger un test négatif pour accéder aux soins, étant entendu que les patients ambulatoires doivent se plier aux autres règles en vigueur, comme le port du masque, l’hygiène des mains et les distances. Autant de règles dont le respect est par ailleurs plus simple à vérifier que pour des visiteurs qui seraient tentés de prendre quelques libertés à l’abri d’une porte de chambre fermée.»

Selon lui, cette différence s’explique également par le fait que le traçage fonctionne avec les patients en ambulatoire, puisqu’on prend leur nom. Pourquoi ne pas faire de même pour les visiteurs, plutôt que de leur imposer le pass? Une question qui demeure sans réponse.

En fait, cette recommandation émane de la Confédération. Elle a été relayée par les cantons et c’est ensuite aux établissements de décider, ou non, de l’appliquer.

Une nouvelle normalité

Le Valais a adopté cette mesure dès le 1er septembre. A Genève, elle est déjà en vigueur depuis le 23 août, avec des résultats très positifs, selon le directeur de la communication du Département de la sécurité, de la population et de la santé (DSPS). «Tant les visiteurs que le personnel s’y plient volontiers, affirme-t-il. La situation sanitaire étant très grave, notamment à cause du variant delta, les urgences sont actuellement surchargées par des personnes non vaccinées et très jeunes. Ces précautions sont évidentes pour protéger les plus faibles et à risques qui, eux, peuvent souffrir d’autres pathologies.» Le canton de Vaud, quant à lui, va bientôt suivre la danse, comme nous l’a confirmé le service de communication du CHUV: «Le certificat Covid sera introduit prochainement au CHUV pour les visiteurs, en principe en même temps que l’entrée en vigueur des mesures décidées par les autorités politiques concernant les collaborateurs hospitaliers travaillant en proximité étroite avec les patients. Nous réglons actuellement les aspects organisationnels de ces mesures.»

A Berne, en revanche, l’Inselspital suit de près la situation et se réserve le droit de durcir ses mesures. Mais, pour le moment, pas de certificat. Sa réglementation «prend en compte les exigences d’hygiène accrues pendant la pandémie de corona, explique le porte-parole, mais permet en même temps un minimum de visites, ce qui est très important pour les patients. Par rapport à d’autres réglementations, la nôtre peut être maîtrisée avec moins de contrôles et donc avec moins de dépenses financières et de personnel.» A Zurich aussi on privilégie l’observation pour le moment.

«Illusion de sécurité»

Le certificat Covid – ou pass sanitaire en France – est devenu une sorte de sésame qui confère une liberté retrouvée à ses détenteurs. Cependant, comme l’efficacité des vaccins est relative, en particulier face aux variants (nous y reviendrons dans un prochain article), comment peut-on être sûr que les détenteurs du pass ne sont pas aussi contaminants que les autres?

Imposé en France et potentiellement étendu en Suisse – s’il n’est pas balayé par le peuple en novembre – ce certificat Covid est loin de faire l’unanimité. Y compris au sein des professionnels de la santé: «À l’heure actuelle, la position de l’OMS est que les autorités nationales et les opérateurs de transport devraient ne pas introduire d’exigences de preuve de la vaccination COVID-19 pour les voyages internationaux comme condition de départ ou d’entrée, étant donné qu’il existe encore des inconnues critiques concernant l’efficacité de la vaccination pour réduire la transmission», nous explique le site de l’OMS.

Du côté de la communauté scientifique également, on appelle à la prudence. Le Conseil allemand de bioéthique, ainsi que la Royal Society britannique, ont publié de longues listes de critères qui devraient être remplis pour que de tels certificats remplissent leur fonction, à savoir protéger à la fois la santé personnelle et la santé publique. Ce qui ne semble pas être le cas pour l’instant.

Le scepticisme autour du pass sanitaire est si prononcé que l’European Journal of Risk Regulation de l’université de Cambridge a organisé un Symposium sur la question. Pour ses experts, le certificat Covid soulève plusieurs problèmes, dont la discrimination, la protection des données et le manque d’uniformisation entre les pays. On peut notamment y lire: «La poussée des gouvernements a été encore stimulée par des initiatives du secteur privé, avec des géants de la technologie comme Microsoft et Oracle s’associant à des associations de l’industrie du voyage telles que l’Association du transport aérien international (IATA) pour créer de nouveaux ‘passes de santé numériques mondiaux’.»

Les scientifiques qui ont pris part à ce Symposium sont parvenus à la conclusion suivante: «Si les nouveaux certificats COVID-19 semblent promettre une solution magique permettant de libérer la mobilité mondiale et de rouvrir les économies, ils risquent en réalité de créer de nouvelles frontières et de nouvelles formes d’inégalité par le biais d’un mécanisme de tri et de profilage excluant qui délimite les corps ‘sûrs’ des corps ‘dangereux’ sur la base d’un accès différentiel à l’’immunoprivilège’ – mais aussi de formes différentielles de ‘bio-sécurisation’. Ils donnent également une illusion de sécurité en cas de pandémie.»

Selon Martin Kulldorff, épidémiologiste et expert en biostatistique, professeur à la Harvard Medical School, un passeport vaccinal serait un non-sens d’un point de vue scientifique, en plus d’être discriminant, puisque selon de récentes études, l’immunité naturelle est 27 fois supérieure à l’immunité vaccinale:

En conclusion: si ces mesures avaient un sens, alors elles devraient être appliquées jusqu’au bout. Les tests devraient être étendus aux personnes vaccinées, les certificats imposés aux patients en ambulatoire et il ne devrait pas être autorisé de retirer son masque pour manger dans les transports publics, par exemple. Dans le cas contraire, il faut être cohérent et assumer le fait que ces règles n’ont rien de sanitaire, mais qu’elles sont fixées en fonction d’une balance entre niveau d’acceptabilité et sentiment de protection de la majorité.

 

Article publié le 6 septembre, repris avec l’aimable autorisation de son auteure.

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