Le contrôle des médias, enjeu majeur pour l’OMS

Le projet révisé de Traité sur les pandémies prévoit des dispositions destinées à mâter "l’infodémie”. Décryptage.

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Article de Christian Campiche, journaliste, repris du journal infoméduse

A quelle sauce sera apprêtée l’information couvrant ou commentant les grands objets sanitaires? La censure menace-t-elle les plumes et les voix qui ne rentrent pas dans le moule de la pensée officielle? La question est de mise depuis le 30 octobre, date de la parution d’une «Proposition de texte de l’Accord de l’OMS sur les pandémies», document de 32 pages qui sera discuté tout prochainement à Genève. La Suisse est partie prenante, comme le relève l’Office fédéral de la santé publique à Berne: « L’organe intergouvernemental de négociations a pour mandat de soumettre ses conclusions à l’examen de la 77ème session de l’Assemblée mondiale de la santé en mai 2024 ».

Un examen attentif du texte permet de juger des orientations de la communication à propos de la gestion sanitaire dans le monde. Et cela part fort. Dans le préambule expliquant certaines expressions censées revenir souvent dans le projet, l’infodémie, par exemple, est définie comme suit:

un excès d’informations et des informations fausses ou trompeuses qui circulent dans les environnements numériques et physiques pendant une flambée épidémique. Cette situation est source de confusion et provoque des comportements à risque susceptibles de nuire à la santé. Elle conduit également à une méfiance à l’égard des autorités sanitaires et sape les mesures sociales et de santé publique.

CESSEZ-LE-FEU ENCOURAGÉ

Le ton est donné. Mais comment s’y prendre pour contrôler, voire mâter ladite infodémie? L’article 18 dudit projet d’accord précise d’emblée que « les Parties (…) combattent les informations fausses et trompeuses ou la désinformation , y compris par une collaboration et une coopération internationales efficaces telles que visées à l’article 16 du présent Accord ». Un article 16 dont le point f précise bien:

les Parties encouragent des cessez-le-feu dans les pays touchés en période de pandémie afin de faciliter la coopération internationale face aux menaces mondiales communes.

Cessez-le-feu, le mot se passe d’explication, deux ans après les confinements successifs qui ont immobilisé les populations, les privant de liberté de circulation. Mais il ne dit toujours pas comment l’autorité compte s’y prendre pour juguler l’infodémie. Pour tenter de le comprendre, rendez-vous sur le site internet de l’OMS, à l’endroit où le Centre des médias fait acte de présence. On réalise alors que le système de contrôle de l’information fonctionne déjà et qu’il est même parfaitement rodé. Lisez:

Ce que fait l’OMS

L’OMS a élaboré des orientations pour aider les personnes, les dirigeants communautaires, les pouvoirs publics et le secteur privé à comprendre certaines mesures fondamentales qu’ils peuvent prendre pour gérer l’infodémie liée à la Covid-19.

Par exemple, l’OMS collabore étroitement avec plus de 50 entreprises du secteur numérique et plateformes de réseaux sociaux, notamment TikTok, Google, Viber, WhatsApp et YouTube, pour s’assurer que les messages de santé fondés sur des données scientifiques émanant de l’organisation ou d’autres sources officielles apparaissent en premier lorsque les gens recherchent des informations relatives à la Covid‑19.

L’OMS s’est également associée au Gouvernement du Royaume-Uni dans le cadre d’une campagne de sensibilisation aux fausses informations autour de la Covid-19 et elle encourage chacun à signaler des contenus faux ou trompeurs en ligne.

En outre, l’OMS crée des outils pour diffuser les messages de santé publique – y compris son agent conversationnel d’alerte sanitaire, disponible sur WhatsApp, Facebook Messenger et Viber – afin de communiquer les dernières nouvelles et informations sur la façon dont on peut se protéger soi-même et les autres contre la Covid-19.

DÉLATION SUGGÉRÉE

En d’autres termes, la délation se voit encouragée, sans que l’on sache vraiment quels critères sont déterminants pour aboutir à une sanction du média désigné à la vindicte de la « police » sanitaire. Inutile de chercher à savoir également comment les 50 entreprises numériques et plateformes susmentionnées collaborent exactement dans cette chasse aux sorcières, rien ne sortira de l’antre de l’omerta et du silence.

L’un ou l’autre des Etats membres de l’OMS pourrait-il s’inquiéter de cette pratique arbitraire qui limite la liberté de la presse? Il incombe d’abord aux intéressés, les organisations de journalistes, de réagir. Mais les titres indépendants, les plus susceptibles de subir les foudres de la censure, ne sont pas souvent syndiqués. Des partis politiques pourraient réagir en interpellant les administrations mais celles-ci se réfugient derrière une relative opacité.

POSITION DE LA SUISSE INCHANGÉE

 

Infoméduse a interpellé la négociatrice suisse Nora Kronig Romero (photo DR, nos interviews du 12 décembre et 28 septembre 2022) avec cette question:

Y a-t-il eu une évolution de la position suisse dans le dossier du Traité sur les pandémies ? Les délégations planchent-elles toujours sur un projet destiné à être discuté à l’AG de l’OMS en mai 2024?

Et c’est le porte-parole de l’Office fédéral de la santé publique, Simon Ming, qui a répondu:

La position de la Suisse n’a pas changé sur le dossier. La Suisse soutient ce processus et fait activement valoir ses intérêts dans le cadre de ces discussions. La dernière pandémie a montré toute l’importance que revêtent une collaboration et une coordination internationales de qualité et un échange étroit de connaissances en cas de risque sanitaire mondial. La Suisse a en particulier intérêt à ce que les systèmes internationaux d’alerte précoce et de déclaration fonctionnent efficacement à l’avenir. La Suisse a tout à gagner à ce que tous les États, et surtout les États en voie de développement, disposent des capacités nécessaires pour dépister et combattre les maladies transmissibles. Ce n’est qu’ainsi que les nouvelles maladies transmissibles pourront être détectées à temps au niveau international et que leur propagation pourra être endiguée par des contre-mesures appropriées.

 

COMMENT DORÉNAVANT INFORMER SUR LA SANTÉ

L’histoire ne dit pas encore si Berne a déjà réfléchi à la stratégie de communication qui sera la sienne en 2024, année fatidique. Partout ailleurs dans les pays comptant une industrie pharmaceutique à la hauteur des enjeux anxiogènes, l’OMS place ses pions. “Comment lutter contre la désinformation en santé” est le sujet vedette d’un colloque qui se tiendra à Paris le 30 novembre 2023 sous l’égide de l’Académie nationale de médecine (photo wikipedia). Des sociologues, médecins et journalistes santé y participeront en tant qu’orateurs. L’organisateur, la Fondation Descartes, créée par Tiphaine et Jean-Philippe Hecketsweiler, fondateur de la société financière HLD, a réalisé une étude sur l’information et la santé, qu’il compte présenter le 30 novembre. Le résultat de cette étude n’a pas encore été publié mais iI est peu probable qu’il déçoive l’une des invitées au débat, Sylvie Briand, directrice de la préparation mondiale aux risques infectieux à l’OMS. Le thème de l’un des débats du colloque ne s’intitule pas pour rien “Comment dorénavant informer sur la santé”.

Photo©2023 Alexandre Bidaud en Une: Symbole de la liberté, qui vaut aussi pour les médias, la “Sculpture des fers brisés” de l’artiste Driss Sans-Arcidet, en hommage au général Alexandre Dumas, place du Général Catroux à Paris 17e.

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