Révoltée par les mesures scolaires, une enseignante a quitté son poste

Nathalie Bourgeois est maîtresse enfantine quelque part dans le canton de Vaud. Lorsque la décision a été prise de masquer les enfants de huit ans, elle s'est mise en arrêt. Non sans avoir envoyé un courrier à la cheffe du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture, afin de lui expliquer le mal-être qu’elle ressent depuis deux ans face aux mesures scolaires.

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Pour CovidHub, Amèle Debey a interviewé cette enseignante et interrogé ses supérieurs. La lettre de Nathalie Bourgeois à la responsable du département Cesla Amarelle est reproduite en fin d’article.

Amèle Debey: Avez-vous obtenu une réponse à votre lettre à Cesla Amarelle?

Nathalie Bourgeois: Oui. Une réponse langue de bois de politicien face à laquelle on est en droit de se demander si la lettre a seulement été lue.

Qu’est ce qui a déclenché votre décision de quitter votre poste?

J’ai repris cette semaine, après un mois d’arrêt. Ce qui a été le déclic pour moi, c’est lorsqu’on a reçu le mail annonçant les nouvelles mesures au mois de janvier. Dans ce mail était indiqué que le port du masque était obligatoire à partir de 8 ans. Je trouve que les enfants, 10-12 ans et plus, peut-être qu’ils peuvent négocier, ils commencent à avoir une autonomie, une liberté d’esprit. Tandis qu’à 8 ans, vous écoutez votre professeur avec beaucoup de révérence.

Dans les autres mesures demandées: si on avait plus que quatre malades, on devait fournir des tests à toutes les familles. Il était exclu que je demande à mes parents d’élèves de les tester. Parce que – et je ne sais d’ailleurs toujours pas pourquoi – on ne demande pas de tests salivaires. Et je sais que certains parents, très obéissants, auraient fait subir des tests naso-pharingés à mes élèves. Il était hors de question que je sois complice de cela.

Qu’est-ce qui vous gêne dans le port du masque chez les enfants?

Oh, mon Dieu, la liste est longue! Il y a aucun consensus scientifique qui prouve qu’il a un effet bénéfique. Il y a tout que ça implique au niveau corporel, respiratoire. Et puis tout le message qu’on leur envoie: mon rôle d’enseignante, c’est de leur apprendre la joie, l’espoir, la prise de risques, d’oser être droit dans leurs bottes. C’est ce que je fais dans mon métier. Pas seulement les lettres et les chiffres. Là, on leur apprend la méfiance, la culpabilité, la peur, la crainte.

Comment votre direction a-t-elle pris votre décision de quitter votre poste?

Je ne voulais pas me mettre en arrêt maladie, je voulais assumer. Mais cela a été une sorte de burn-out, lié au fait d’avoir été en porte-à-faux tout le temps depuis deux ans, entre ce que je crois être juste et ma volonté de respecter ma direction ainsi que le cadre institutionnel. Car je ne suis pas enseignante pour rien. Je crois en l’école publique, sinon je ne ferais pas ce métier.

Mais là, j’étais écartelée depuis deux ans. Vous sentez que vos valeurs profondes sont totalement désavouées.

Comment avez-vous accueilli la levée de cette mesure du masque imposé aux très jeunes enfants?

Qu’ils enlèvent les masques aux enfants de huit ans, c’est très bien. Mais les enseignants sont censés continuer à le porter. Sans parler des enfants plus vieux. Puis les tests perdurent dans le cas où il y aurait quatre enfants malades dans la classe.

Pourquoi avoir décidé de revenir alors ?

Parce que j’ai atteint la limite de culpabilité d’abandonner ma classe. Par rapport à ma responsabilité envers mes élèves. Et puis parce que le cumul de remplaçants n’était pas optimal.

Ça aussi, au niveau du respect des élèves et de notre profession, je trouve totalement scandaleux: vous pouvez être boucher, coiffeur, boulangère, informaticien, avocat, vous pouvez venir faire un remplacement en classe enfantine. Ils trouvent qu’il y a aucun problème.

Dans mon cas, en quatre semaine, il n’y a eu aucun professionnel de l’enseignement dans ma classe.

Cette levée du port du masque au plus petit arrive non pas parce qu’elle ne servait à rien, mais parce que la situation le permet, selon le discours officiel. Elle pourrait donc être rétablie n’importe quand. Cela vous inquiète?

Je n’y crois pas. Vu l’ampleur des réactions survenues dans mon village et les villages environnants. Ils ont dû recevoir tellement de courriers… Ils ont d’ailleurs levé la mesure une semaine avant ce qui était prévu. Si la raison est que la situation le permet, alors il faut l’enlever partout. A mon avis ils ont vu que ça n’avait aucun sens. Mais ce qu’il se passe dans leur tête est un tel mystère depuis deux ans qu’on peut difficilement anticiper.

Ce qui m’a le plus choquée, c’était cette séance de Monsieur Masserey, en présence de Madame Amarelle, lors de laquelle il a clairement dit: «Il y a plus de gens inquiets que le contraire, donc on prend cette mesure pour la paix sociale. On masque les petits enfants».

D’ailleurs, on assiste à des scènes incroyables: certaines mères étaient inquiètes que l’on retire le masque à leurs enfants. Mais elles ne leur auraient pas mis spontanément, si le Canton ne leur avait pas dit de le faire. Au niveau de la torsion de l’esprit, c’est complètement faussé: «J’ai peur qu’on enlève le masque à mon enfant, mais je n’aurais jamais eu l’idée de le mettre moi-même. J’ai peur parce que l’Etat me dit qu’il faut avoir peur». Cela n’a aucun sens.

C’est cela aussi qui m’effraie. Il n’y a même plus de réflexion. L’esprit est complètement tordu, c’est fou!

Explications du Département:

Face à cette règle étrange des tests généralisés à partir de quatre enfants malades, il nous semblait important de demander des explications au Département. Nous reproduisons ici, dans leur intégralité, les réponses conjointes du DFJC (Formation, jeunesse et culture) et du DSAS (Santé et action sociale), dans un souci de compréhension:

«Lorsque le système de surveillance mis en place par les autorités scolaires et sanitaires détecte 2 cas testés positifs dans une classe durant 5 jours consécutifs, un voyant s’allume dans le système. Une enquête est alors faite et une décision est prise par la cellule COVID-école (DFJC-Médecin cantonal/DSAS) de distribuer ou non des autotests à toute une classe. Cela dans le but d’éviter la formation d’un cluster. Les autotests sont faits à la maison et avant la vague Omicron, les élèves positifs devaient ensuite confirmer ce test dans un centre de test par un PCR. Cette logique est en place depuis l’hiver 2020-2021 et nous a permis de maîtriser les vagues successives et de maintenir les écoles ouvertes, en permettant aux élèves négatifs de retourner en classe et de poursuivre directement leur apprentissage.

Lors de la 5ème vague Omicron, devant le nombre élevé de cas et le temps de réponse des laboratoires qui s’allongeait, une nouvelle mesure a été introduite. Celle-ci est automatique et ne fait pas appel à la cellule COVID-école, ni à une évaluation. Dès 4 élèves absents pour maladie dans une classe, la direction de l’établissement distribue des autotests à toute la classe. Le but de cette procédure supplémentaire est de gagner du temps en évitant de passer par des laboratoires parfois engorgés et de freiner la propagation éventuelle du virus devant l’augmentation massive des cas.

Les autotests sont réalisés à la maison avec les parents ou alors si les parents le désirent dans un centre ou auprès de leur pédiatre de famille.

Les enquêtes dès 2 cas testés positifs au COVID et les tests dès 4 élèves absents pour maladie sont basés sur les connaissances et sur l’expérience de terrain acquise par la cellule COVID école qui mène la stratégie de prévention depuis deux ans. Cette stratégie a permis de garder les écoles ouvertes et de décider ne plus mettre de classe en quarantaine depuis octobre 2021. Il n’y a eu dans le canton de Vaud pour l’année 2021-2022 que 3 classes en quarantaine au mois d’août. Ces deux systèmes ont permis et continue de permettre de traverser cette 5ème vague.»

La lettre de Nathalie Bourgeois à Cesla Amarelle, datée du 25 janvier 2022:

Concerne : Port du masque chez les enfants dès 8 ans et autres mesures décidées depuis décembre 2021

Chère Madame Amarelle,

Je suis enseignante depuis 28 ans et depuis le 10 janvier, je ne suis pas auprès de mes élèves.

En effet, je ne peux plus soutenir une institution qui prend des mesures délétères pour les enfants.

Je me retrouve donc dans un champ de tension énorme, que mon corps ne supporte plus, entre respecter ma direction et ses décisions et respecter ce que je crois juste pour les enfants.

En 2020, lors des premiers mois de cette crise, j’ai fait preuve d’humilité, donc j’ai tenté de respecter au mieux toutes les mesures qui nous étaient demandées, tout en espérant, comme nous tous, qu’en faisant cela, cette crise se calmerait.

« Donner du sens aux enfants »

Cela s’est avéré extrêmement difficile car la base de mon amour de ce métier c’est de donner du sens aux enfants dans tout ce qu’ils vont entreprendre pour l’avenir.

Tout ce que je prépare et apporte aux enfants doit avoir du sens. Or la plupart de ces mesures n’avaient aucune logique et aucun sens.

Par respect pour l’institution et surtout pour notre établissement et notre direction, j’ai fait au mieux pour respecter toutes ces mesures, les plus incohérentes les unes que les autres.

Or, ce que je constate dans les faits, c’est que c’est exactement le contraire qu’il se passe : plus nous respectons les mesures, plus celles-ci se durcissent et deviennent de plus en plus absurdes.

Aujourd’hui je me sens complice de ne pas avoir eu le courage de dire « non » haut et fort depuis des mois et que, par cette complicité, ce sont aujourd’hui les enfants de 8 ans qui font de la gymnastique avec des masques.

Cela est d’autant plus incohérent puisque les enfants de cette tranche d’âge ne sont pas à risque et que le lien entre la propagation du virus et le nombre d’hospitalisations n’est plus aussi évidente que précédemment. 

Nous avons également un recul aujourd’hui sur cette crise et nous savons que le taux de létalité n’est pas plus élevé que de 0,1% et que cela concerne une moyenne d’âge pour les personnes de 85 ans.

« Absence de consensus et d’évidence de santé publique »

Je me permets en outre de relever les éléments amenés par le Dr. Masserey, dans le cadre de la vidéo conférence avec l’APE Vaud, le 10 janvier dernier, sur la légitimité de cette mesure :

  • Il n’y pas de consensus des experts sur ce point
  • Il s’agit d’une mesure avec une efficacité plutôt limitée
  • Il s’agit d’un arbitrage politique visant une certaine paix sociale

Je trouve donc inadmissible, en l’absence de consensus et d’évidence de santé publique, que l’option choisie soit celle qui réponde aux inquiétudes de l’opinion publique et non celle qui prendrait en compte les conséquences psychosociales et le bien être de ces enfants. À ce sujet, vous n’êtes pas sans savoir que les consultations chez les enfants et les jeunes ont énormément augmenté depuis mars 2020. Il est temps aujourd’hui de prendre soin de ce souci de santé publique avant tout.

Cette mesure est donc totalement disproportionnée et je vous demande de la supprimer le plus rapidement possible afin que je puisse reprendre mon poste. Je vous demande également de supprimer la demande de tester les enfants dès que quatre enfants sont malades en classe, ce qui est le cas durant toute la période de l’hiver. Ces tests sont intrusifs et peuvent s’avérer dangereux lorsqu’ils ont lieu de façon répétée.

« Notre rôle est de leur apprendre la joie, la confiance, l’espoir »

Comme le dit Alexandre Jardin, écrivain français, dans une interview récente : en acceptant toutes ces décisions pour la « paix sociale », nous trahissons notre rôle de parents et notre rôle d’éducateur. Notre rôle est de leur apprendre la joie, la confiance, l’espoir. À la place nous leur montrons la peur, la méfiance et la culpabilité.
Cette phrase d’un pédagogue me guide depuis des années au sujet de ma mission d’enseignante. Elle dit ceci : « Accueillir l’enfant avec respect, l’élever avec amour, le laisser partir vers la liberté »
Tout ce que nous faisons en ce moment et tout ce que nous leur montrons va à l’encontre de cela. Je ne peux plus être complice, nous devons dire STOP !

Dans l’attente de votre réponse, je vous prie de recevoir, chère Madame, mes salutations les plus respectueuses.

Nathalie Bourgeois

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